Le saviez vous ? Les 5 façons de réduire la dette…


Tout le monde est d’accord, la dette est un boulet que trainent les Etats. Ce n’est pas la catastrophe [voir notre article précédent sur le sujet] que brandissent les experts des médias, suivis en cela par les politiques qui, pour réduire cette dette « insupportable », ont mis en œuvre l’austérité des réformes structurelles -ou la rigueur, pour atténuer le propos- méthode qui ne semble pas donner pour l’instant les résultats escomptés.(1) On rabote les budgets partout où il y a quelque chose à raboter, ceci au prix d’efforts insupportables pour les classes moyennes et pour les plus pauvres.

(1) Voir nos billets sur la Grèce en cliquant sur le lien ou en tapant  » Grèce » dans le champ de recherche du blog et en particulier : « Si vous ne comprenez pas ça, vous ne comprendrez pas Syriza » où l’on fait le point sur les efforts consentis par les Grecs.

crise-de-la-dette_0

Sandra Moati, économiste dont nous avions repris l’article d’ Alternatives Économiques dans le précédent billet sur la dette, remet ça en nous proposant cinq méthodes pour réduire la dette. On parle de réduire la dette et non de la solder car c’est une erreur de penser la dette de l’Etat comme la dette des ménages. C’est une ritournelle que vous avez dû entendre à chaque échange sur le sujet dans la bouche des fameux experts médiatiques, comparaison entièrement fausse, comme son refrain qui accuse les générations qui l’ont vu augmenter de vouloir la laisser égoïstement à leurs enfants !

Quelques précisions pour mieux comprendre la différence entre les dettes de l’Etat et les dettes des ménages. L’État emprunte à court, moyen ou long terme comme le commun des mortels mais le remboursement diffère beaucoup. L’État est considéré par ses créanciers comme éternel contrairement aux mortels que nous sommes. Pendant la durée du prêt, l’état ne paye que les intérêts de son emprunt et, arrivé au terme, il rembourse le capital comme nous autres mortels pouvons le faire avec le prêt « in fine« , mais, l’Etat étant éternel, le système financier lui permet d’émettre un nouvel emprunt pour solder le précédent. C’est en quelque sorte un système de rente perpétuelle appuyé sur l’emprunt perpétuel d’État, qui a permis aux rentiers du XVIIe au XXe siècle de vivre confortablement. Il est utile de préciser ce mode de fonctionnement pour mieux comprendre les méthodes de réduction de la dette publique proposées par notre économiste. Voyons ce qu’elle nous explique.

cartoon-dette

1 – Le remboursement progressif de la dette

La première possibilité consiste à dégager des recettes suffisantes pour rembourser progressivement la dette. Ces recettes sont censées provenir des excédents budgétaires primaires (*) et, dans une moindre mesure, des privatisations. Ce scénario, défendu par les autorités européennes, est pourtant bien improbable.

(*) Excédent primaire : solde des recettes et des dépenses d’un État, hors paiement des intérêts de la dette publique.

Tout d’abord, le niveau d’excédent budgétaire requis dépend de la croissance du produit intérieur brut (PIB). Or, parvenir au niveau en question aurait le plus souvent un effet dépressif marqué sur l’activité. L’Italie, par exemple, dégage un excédent primaire depuis 2010, mais il reste insuffisant pour stabiliser sa dette. Faudrait-il aller plus loin ? Non, car cela affaiblirait encore l’activité et rendrait donc l’objectif de désendettement plus difficile à atteindre : en voulant réduire la dette, on l’augmenterait ! La zone euro est coutumière de ce cercle vicieux.

dessin-grece-1

Le pacte de stabilité européen conçu par Sarkozy-Merkel et signé par François Hollande prévoit de faire redescendre la dette des Etats à 60% du PIB par le biais d’un excédent primaire annuel égal au vingtième de la différence entre la dette actuelle et ces 60 %. Si vous êtes, comme nous Au Coin du Comptoir, vous devez déjà vous dire que vous êtes largué, mais l’un de nos copains d’apéro a réussi à nous expliquer l’affaire en prenant l’exemple de la France.

  • Dette publique de la France 2 037,8 milliards fin 2014
  • Dette publique de la France 95 % du PIB
  • Différentiel entre le pourcentage du PIB à 60 % : 95% – 60% = 35%
  • Montant des excédents primaires à réaliser : 35% de 2 037,8Mds = 713,23Mds €
  • Montant des excédents primaires annuel : 713,23 : 20 = 35,66Mds €

Donc pour réussir à réduire la dette à hauteur de 60 % du PIB il va falloir faire 35,66Mds € par an  d’excédents, ou faire pour ce même montant des économies substantielles dans le budget, et ce, pendant 20 ans !!! ( Ou privatiser à tours de bras en vendant tout le patrimoine national : du Louvre au Château de Versailles en passant par la Tour Eiffel au Qatar ! )

Quand on sait les efforts imposés par la Troïka européenne à la Grèce pendant 5 ans, tout cela  pour qu’en 2014 sa dette soit passée de 100% du PIB vers 2007 à 177% en 2014 (!) on se dit que cette méthode ne va pas le faire vraiment en France, donc oublions la.

2 – Dénoncer la dette

Si la dette n’est pas soutenable, il faut renoncer à la rembourser intégralement. Cela n’a rien d’exceptionnel : « au cours du XXe siècle, pas moins de 94 Etats se sont retrouvés en défaut de paiement », rappelle l’économiste Norbert Gaillard.

Il y a plusieurs manières de faire. La plus radicale consiste à répudier ses dettes, en les déclarant illégitimes, à l’instar du gouvernement soviétique après la révolution de 1917 à propos des dettes contractées sous le régime tsariste. Certains incitent aujourd’hui la Grèce à faire de même. Une telle rupture ruine cependant la réputation de l’Etat en question et lui coupe pour de nombreuses années l’accès aux financements extérieurs. L’État mauvais payeur s’expose par ailleurs à des mesures de rétorsion, notamment commerciales. En outre, les difficultés des banques (qui perdent elles aussi en général leur accès aux marchés internationaux) risquent de provoquer de fortes turbulences dans l’économie nationale.

Dans le cas d’un État de la zone euro, un tel défaut aurait aussi pour conséquence de l’éjecter presque automatiquement de la monnaie unique. En effet, la dette publique sert de collatéral aux banques pour se refinancer auprès de la Banque centrale européenne (BCE). Celle-ci ne pouvant accepter la dette d’un pays en défaut, les banques se retrouveraient rapidement à cours de liquidités et ne pourraient plus honorer leurs engagements. Il faudrait alors émettre une nouvelle monnaie nationale pour permettre au système bancaire de fonctionner. C’est d’ailleurs pour cela que le gouvernement d’Alexis Tsipras était en position de faiblesse (*) : sachant qu’un défaut unilatéral conduirait presque inéluctablement à une sortie de l’euro, dont les Grecs ne veulent pas, son pouvoir de dissuasion était réduit.

(*) C’est peut être en train de changer si l’on en croit cet article récent de La Tribune.

Cette seconde méthode, plus radicale, ne semble pas non plus convenir à la situation française actuelle où ce sont les financiers et leurs agences de notations qui mènent le jeu ou la banque nationale ne peut plus prêter à l’Etat directement depuis 1973 et où la construction de la monnaie unique de l’Euro Groupe n’a jamais été vraiment finalisée par une union politique, sociale et fiscale au niveau européen. Cette méthode a été en partie employée par l’Islande qui a décidé de ne pas rembourser sa dette détenue à l’étranger et de ne pas socialiser cette dette en faisant payer à la population les erreurs des banques et de leurs actionnaires.

dessin-cartoon-plafond-dette-5

3 – La restructuration de la dette

Si le défaut unilatéral paraît exclu pour un pays souhaitant rester dans la zone euro, il faut donc négocier une restructuration avec les créanciers. Cette restructuration se pose en termes différents selon que la dette est détenue par des agents privés ou publics. Dans le premier cas, une difficulté majeure tient au nombre des créanciers avec lesquels il faut négocier : cette dette est aujourd’hui souscrite par des investisseurs du monde entier. Une minorité d’investisseurs récalcitrants peut bloquer la négociation ou créer une insécurité juridique pour l’Etat, comme l’a fait le fonds vautour d’Elliott Management à l’encontre de l’Argentine en 2014.

(…)Mais les Etats surendettés, tout comme leurs créanciers, ont tendance à repousser au maximum une telle décision, très coûteuse en crédibilité pour les uns, et en argent pour les autres. C’est pourquoi certains experts proposent de rendre la restructuration obligatoire dès lors qu’un pays présentant plus de 90 % de son PIB de dette publique requerrait l’aide internationale. Cela limiterait les transferts financiers vers des pays en réalité insolvables et donc une purge sans fin imposée à leurs habitants ensuite.  

On peut cependant se demander si cette option séduisante est praticable dans la zone euro. L’obstacle majeur tient aux liens toujours très étroits existant entre les banques et les Etats : toute restructuration conséquente conduirait à une crise bancaire, car ce sont les banques qui détiennent le plus de titres publics, ce qui exigerait leur recapitalisation et, pour ce faire, une nouvelle augmentation de la dette publique ! C’est ce qui est arrivé aux banques grecques en 2012, que l’Etat a dû recapitaliser à grands frais par un nouvel emprunt.

Si l’opération appauvrit surtout des agents nationaux, elle ne sera bénéfique ni économiquement ni politiquement. D’autant que, contrairement aux actions, les obligations publiques ne sont pas seulement détenues par une minorité de riches : à travers l’assurance-vie et les fonds de pension, elles constituent le support privilégié de l’épargne des classes moyennes.

La situation est différente quand la dette est détenue par des créanciers publics. C’est le cas aujourd’hui de la Grèce, dont 80 % de la dette est entre les mains des autres Etats européens (via le Fonds européen de stabilité financière, ou des prêts bilatéraux), de la BCE et du FMI.

La restructuration peut prendre des formes variées : allongement des maturités , réduction des taux d’intérêt, voire réduction du principal. Dans les deux premiers cas, la charge de la dette est réduite pour l’emprunteur, sans pour autant que la dette soit effacée. L’allongement des maturités peut aller jusqu’à la perpétuité et le paiement des intérêts peut être conditionné par la santé économique du créancier. On retrouve là les obligations perpétuelles et les obligations liées à la croissance que propose le ministre des Finances grec, Yanis Varoufakis.

Si l’extrait de l’analyse de Sandra Moati est un peu long, il a l’avantage d’être clair sur les avantages et les inconvénients de cette méthode. Pour la Grèce cette méthode employée au début de la crise aurait pu éviter tous les échanges tendus entre le pays et la Troïka et la saignée à blanc de l’économie grecque, avec les résultats que l’on connait.

4 – Mutualiser les dettes

Mutualiser les dettes publiques consiste à transférer une partie des dettes des Etats membres vers une entité européenne. Les prêts accordés par le FESF,  (Fond Européen de Stabilité Financière) puis par le mécanisme européen de stabilité (MES) ressortent de cette logique : le MES prête aux Etats et se finance en émettant des titres sur les marchés. A un taux plus faible, car il bénéficie de la garantie de tous.

Plusieurs propositions ont été faites pour élargir ce principe au-delà des pays les plus en crise. L’économiste Jacques Delpla avait proposé de mutualiser la « bonne » dette (celle inférieure à 60 % du PIB) et de laisser les Etats se débrouiller avec le reste. Le Conseil des cinq sages qui conseille le gouvernement allemand avait proposé au contraire, en 2011, de faire racheter la « mauvaise » dette (supérieure à 60 % du PIB) par un fonds européen jouant le rôle d’un organisme de défaisance.

Ces propositions restent pour le moment lettre morte. Notamment parce qu’une mutualisation accrue permettrait certes de réduire la charge de la dette pour les Etats les plus endettés, mais l’augmenterait sans doute pour ceux qui acquittent aujourd’hui les taux les plus bas. En outre, elle impliquerait nécessairement un contrôle encore plus strict des politiques intérieures des Etats, une chose difficile à mettre en œuvre sans un approfondissement de l’union politique.

C’est clair, en l’état actuel de l’Europe, ce n’est pas demain que cette solution pourrait être prise.

5 – Monétiser les dettes

Reste une dernière option, la plus indolore. Elle consiste à faire racheter par la banque centrale la dette publique en créant de la monnaie. Cette pratique était encore taboue avant la crise, tant elle semblait mener tout droit à l’hyperinflation. Et pourtant, c’est exactement ce que les banques centrales américaine, britannique et japonaise font massivement depuis cinq ans dans le cadre de leurs politiques d’assouplissement quantitatif (quantitative easing). La Fed détient aujourd’hui 16 % de la dette publique américaine, la Banque du Japon, 22 % de la dette japonaise, et la Banque d’Angleterre, 24 % de celle du Royaume-Uni, selon le cabinet de conseil McKinsey. Celui-ci estime que si la Banque du Japon poursuit au rythme actuel, elle détiendra 40 % de la dette publique japonaise dans trois ans !

Cette dette publique détenue par les banques centrales n’est pas annulée, mais c’est tout comme : elle n’est qu’une créance de l’Etat sur lui-même. Il suffit que les banques centrales gardent éternellement cette dette pour, sinon l’effacer, du moins la neutraliser totalement : comme les intérêts sur ces titres sont reversés aux trésors nationaux, cette dette ne coûte plus rien à l’Etat.

La BCE s’engage elle aussi sur ce chemin. D’après le programme annoncé le 22 janvier dernier, la BCE et les banques centrales nationales devraient acquérir de l’ordre de 900 milliards de titres publics au cours des dix-huit prochains mois. Qui s’ajouteront aux 150 milliards qu’elle détient déjà. Ce qui représente environ 12 % de la dette des Etats de la zone euro. Toutefois, ce quantitative easing de la BCE ne soulagera pas particulièrement les Etats les plus endettés, car ces achats s’effectueront au prorata du poids économique des Etats.

Cette solution nous semble effectivement la plus douce et la plus pertinente dans le cadre d’une crise économique mondiale aussi importante que celle qui a débuté en 2008. Appliquée par un certain nombre des plus  grands pays, elle donne des résultats certains et amoindrit le choc économique de la crise sur les citoyens. On retrouve un peu le système de la banque nationale d’avant 1973 si, comme cela semble s’amorcer, la BCE veut bien jouer ce rôle pour la zone Euro. Détruire la protection sociale, appauvrir les citoyens et les entreprises, saigner à blanc l’Etat providence, privatiser le patrimoine national, en résumé, socialiser la dette a été testé grandeur nature en Grèce. Le remède tue le malade,  nous pouvons le constater.

Agence de notation Moody's  - Évaluation

Agence de notation Moody’s – Évaluation

Ce billet est un peu long mais si vous avez, comme nos économistes de comptoir, envie de savoir à quelle sauce on nous mange, le pourquoi du comment économique et vouloir juger de la ligne économique de ceux qui nous dirigent, il est important d’assoir la réflexion sur des éléments concrets et parfois un peu complexes. Quand sur un sujet on ne comprend rien, nos critiques ne valent rien.

[Les extraits cités dans le billet sont tirés du dossier « la dette ou comment s’en débarrasser  » dans Alternatives Économiques de mars 2015 ]

À propos de poltechno

Avec l'âge on radote et on parle tout seul... Comme il n'y a plus de bistrot dans mon quartier je me suis créé un bout de comptoir virtuel sur le Net histoire de refaire le monde...

Publié le 03/04/2015, dans économie, et tagué , , , , , , , , , , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

  1. Pour contribuer au débat sur ce sujet, je signale, toute modestie mise à part, un article que j’ai moi même commis (il a été publié par le magazine Slate) pour faire un sort aux approches exclusivement libérales des économistes de plateau TV qui indisposent profondément ceux qui souhaitent un peu de pluralisme dans les idées !

    http://www.slate.fr/tribune/86431/dette-publique

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :