Petit retour en arrière de Denis Robert sur François Hollande…


On est sur Facebook nous autres les piliers Du Coin du Comptoir. Y a la pageDenis_robert_2 Facebook, mais comme les bistrots de quartier, la page est désertée par les joueurs de tarot et autres amateurs d’apéros conviviaux et puis il y a les profils des piliers du bar. Un de ces piliers est abonné au profil de Denis Robert – vous savez celui de l’affaire Clearstream – et il profite de la prose et des commentaires sur l’actualité du journaliste d’investigation et écrivain.

A propos de la conférence de presse de François Hollande, Denis Robert publie un extrait de son livre « Vue Imprenable sur la folie du monde « . On va vous faire profiter de quelques extraits, mais tout d’abord son billet d’humeur sur l’actualité.

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« Comment vous dire mon attachement à Facebook et à ces messages que je glisse ça et là ? Il n’y a aucun calcul, ni effort de ma part. Je ne me sens obligé de rien, ni de réagir à des propos désobligeants, ni à commenter les événements. Je réagis en fonction de mon emploi du temps. En ce moment, je travaille à la maison pour réécrire mon film sur Cavanna. On devait tourner en début d’année, mais Cavanna s’est à nouveau fracturé le fémur. La dernière fois, c’était le col. C’est vraiment pas de chance, mais c’est moins pire et il a bon moral. Sur Hollande et sa prestation d’hier. Je l’ai trouvé bon sur la forme, bon sur la vie privée et pour ce qui est de son pacte de responsabilité, j’ai préféré laisser la parole à Gérard Filoche. Parce que je suis tombé par hasard sur un de ses posts. Je n’ai pas du tout aimé quand il a parlé de Dieudonné : ses menaces lancées à ceux qui ne prenaient pas clairement position contre l’antisémitisme au profit de la liberté d’expression. «Ils auront des comptes à rendre» a lâché le Président. Je me suis senti visé. Passons. Je ne l’ai pas trouvé très crédible quand il a cherché à se justifier par rapport à sa lutte «contre la Finance». Dans mon livre « Vue imprenable sur la folie du monde» (en vente partout), le chapitre 24 a pour titre «François Hollande». Il sonne étrangement à le relire aujourd’hui.  « C’est le commencement qui est le pire, puis le milieu puis la fin ; à la fin, c’est la fin qui est le pire.» Samuel Beckett. [ posté le mercredi 15/01/2014 à 10h 53 ]

24. François Hollande.

Le samedi où la France a battu l’Angleterre en quart de finale du championnat du monde de rugby, j’ai rencontré François Hollande qui finissait par une visite à Metz son premier tour des primaires socialistes. Metz a été ma ville pendant vingt-cinq ans. Dominique Gros, le nouveau maire, soutient François Hollande parce que c’est un gars honnête et sympathique. Il me l’a dit rue Tête d’or un peu après la conférence de presse. La veille, nous avions échangé quelques mails. Il m’avait demandé de rédiger une note pour le candidat socialiste sur la lutte à mener contre les paradis fiscaux et pour capitaliser ce que j’avais retenu de (ma) victoire contre les banquiers du Luxembourg. Les hommes politiques font parfois ce genre de demande. Pour une fois que je pouvais capitaliser contre un banquier, j’aurais été idiot de ne pas réfléchir à cette proposition. J’ai oublié de préciser que je suis Citoyen d’honneur de la Ville de Metz. On m’a remis une médaille en même temps qu’à mon copain Yan Lindingre qui dessine des cochons et des cochonnes et avait été taxé d’antisémite (1) par l’ancienne équipe municipale. C’était juste après ma victoire totale et définitive contre Clearstream au printemps 2011 (2). Mes parents étaient là, les journalistes du Républicain Lorrain aussi. On a bu du Crémant d’Alsace en grignotant des Bretzels. Chacun a fait un petit discours. Moi, pour dire que la ville allait mieux depuis que Dominique Gros avait été élu. Lui pour me féliciter pour ma ténacité et ma formidable victoire contre les forces du mal. Yan a fait une blague sur l’école des Beaux Arts qui a fait flop mais on s’est bien amusé. Citoyen d’honneur, ça en impose.

Je me suis dit que si ma note à François Hollande pouvait aider à la cause des opprimés et faire passer deux ou trois idées, ce n’était pas plus mal. Je me suis fait suer. Écrire un livre, un article, une lettre de réclamation à Darty, je peux m’en sortir. Mais une synthèse argumentée pour un futur président de la République, c’est nettement moins évident. Je la voulais la plus concrète possible. Je l’ai titrée Note pour François Hollande et scindée en quatre parties. Dans la première, Les constats, j’explicitais l’influence des banques dans la crise traversée depuis 2008. Sur ces sujets, les discours politiques sont peu innovants. Ça rabâche. Ça manque d’éléments concrets et compréhensibles du public. Cette question marque un clivage entre droite et gauche et nourrit un débat peu audible à l’intérieur de la gauche. L’image que vous renvoyez n’est pas celle de quelqu’un de très offensif sur ce thème.

Chaque mot était pesé. Je militais pour un discours original. J’essayais de me mettre dans la tête de François Hollande. L’énarque qui déboule dans le circuit avec l’étiquette et l’allure du Poulidor du peloton. DSK avait lâché l’affaire depuis peu. François Hollande avait réussi à éliminer Martine Aubry et son ex-femme Ségolène Royal. Il faisait la course en tête, entouré d’une meute de plus en plus imposante de conseilleurs et de courtisans. La question de la lutte contre la finance peut devenir déterminante dans le débat si elle est abordée d’une manière forte, sereine et pragmatique. Son gros avantage était de se retrouver face à Nicolas Sarkozy. Sur cette question financière, le Président sortant avait trop soutenu les banquiers. Plus que sur n’importe quel autre sujet, il apparaissait comme un bonimenteur. L’homme d’un système financier prêt à sauver les banques et les banquiers au détriment des salariés et des Français. François Hollande devait l’attaquer frontalement et sans faillir sur ce sujet.

La seconde partie de ma note, plus longue et sobrement intitulée Raisonnement, posait en préalable un enjeu : l’impossibilité de régler cette question à la seule échelle du pays. La solution aux problèmes posés par les évasions de capitaux et l’assèchement des Etats ne peut être que nationale ET européenne. C’était facile à expliquer. Je reprenais les arguments de l’Appel de Genève et la création d’un espace judiciaire européen. Les criminels financiers ont des Ferrari et ils ne s’arrêtent jamais à la douane. Les juges roulent en vélo et doivent montrer leurs papiers dès qu’ils quittent leur pays. J’alignais plusieurs évidences que les politiques avaient tendance à oublier. Par exemple : On a trop laissé les banques se contrôler elles-mêmes ou Les paradis fiscaux sont des leurres.
Une note permet toutes les petites phrases. L’espace d’un moment, vous êtes Mazarin, Richelieu, Cyrano…

– Il faut réfléchir autrement Mon Roi. Penser à ce qu’est la circulation de l’argent, à la matérialité des échanges financiers.
– Je ne comprends pas
– Aujourd’hui, les valeurs circulent électroniquement sur toute la planète. Il n’y a plus aucune frontière, aucun contrôle. Ça fonce, ça fuse, ça enrichit certains comptes dans ces paradis judiciaires et bancaires. Mais il n’y a aucun déplacement physique. Tout est dématérialisé.
– Virtuel donc ?
– Que nenni. La virtualité désigne un monde qui ne serait pas. Ici, les flux, les sommes sont bien réelles…
– Mais que faire alors mon bon Cardinal ?
– Ne pas vous planter mon Roi et attaquer le lard
– Le lard ?

Sur le papier, cela me paraissait d’une grande simplicité. C’était un peu comme si j’avais pu taper sur l’épaule de François et lui souffler à l’oreille : Tu as une chance unique avec cette élection de nous redonner de l’espoir et du courage. Il faut s’attaquer aux outils qui permettent ces transactions. Ce que les traders appellent le  « backoffice ». Il y a des endroits où l’ont peut voir «passer» les flux. Les quantifier. Les encadrer. Il y a des pompes qui alimentent les paradis fiscaux. Il existe une « traçabilité » des échanges. C’est à cela qu’il faut s’attaquer. Ce n’est pas si compliqué ni virtuel qu’on te le raconte. Vas-y fonce mon gars.
Je lui livrais ma conception de la circulation des valeurs, tentant un parallèle entre les autoroutes financières et les autoroutes de bitume. Il faut des radars et des contrôleurs dans les deux pour freiner les excès. Le coeur du raisonnement s’articulait autour de deux idées. La première : l’univers bancaire, à force de dérives et d’absence de contrôle, a créé des poches d’opacité. C’est là que se joue d’une manière ultime l’escroquerie. La seconde : ce qu’on appelle mondialisation financière se résume à la fabrication très élaborée d’une jungle où seuls les prédateurs s’y retrouvent. Les peuples et les Etats sont démunis face à ce problème.
– Sauf si vous Sire, décidiez d’y mettre bon ordre…

Je ne me suis pas contenté de râler. Je proposai à François Hollande des solutions. C’était ma troisième partie. Elle tournait autour de l’entrée d’actionnaires publics dans les conseils d’administrations des banques et d’un contrôle indépendant des outils de transfert et d’archivages des transactions (3) Dans une dernière partie, les arguments, je livrai à François Hollande des slogans clé en main, quelques chiffres et une description rapide et actualisée de la finance parallèle (4). Je concluais par un message plus personnel : Bon j’arrête là. C’est ma première note pour un homme politique. Je vous souhaite d’être élu et de mettre en application ces quelques idées.
Dire que je lui souhaitais d’être élu ne signifiait pas que j’allais voter pour lui. J’aurais très bien pu voter pour un autre candidat et rédiger quand même une note. J’aurais pu glisser un Amicalement, mais ce n’était pas mon ami et la formule aurait fait un peu lèche-cul. Bien cordialement me paraissait trop froid. Bien à vous, un peu banal. Après m’être creusé, je décidais de ne rien mettre et d’appuyer sur la touche envoi. Je me suis très vite demandé si je n’étais pas en train de faire une connerie. Mais c’était trop tard, le coup était parti.

J’ai donc croisé François moins d’une semaine après l’envoi du mail. Le jour de France-Angleterre en Rugby. L’avait-il lu ? Visiblement, oui. Nous avons discuté quelques minutes à la sortie du Ruby, un café de la place Saint Louis au centre de Metz. Une foule très dense et des dizaines d’élus socialistes aux sourires longs comme des jours de paie entouraient l’édile. Saint-François touchait les mains, caressait les cheveux. Le favori des sondages portait un très joli costume en tissu léger, bleu marine et du fond de teint à cause des caméras.Il était sympathique, accessible, semblait fragile et habité par une nervosité qui lui faisait rouler les yeux de gauche à droite sans se poser sur vous. Il est un peu plus grand que Nicolas Sarkozy et nettement plus petit que moi. J’ai salué Dominique Gros, Aurélie Filippetti et Bertrand Mertz le député maire de Thionville. Ils soutiennent tous François Hollande ici en Moselle. J’étais mal rasé et engoncé dans mon vieux pull Agnès B, avec une écharpe froissée et des Adidas défraîchis. Quand je rencontre un présidentiable, je devrais être plus classe. C’est ce que j’ai senti dans les yeux d’Aurélie.
– Oui mais moi je ne rêve pas d’être ministre, j’ai pensé.

François m’a félicité pour ma note. Je l’ai lue. C’est très intéressant, a-t-il dit. Je ne suis pas sûr qu’il était sincère. Il m’a interrogé sur les suites de mon enquête et sur les banques. Je lui ai répondu que le Parti socialiste était mou du bulbe sur ces questions. Il en a convenu et m’a soufflé : On pourrait se revoir plus tranquillement pour en parler. J’étais d’accord, je lui ai laissé le choix des dates et l’ai laissé filer vers une bande d’élèves ingénieurs excités qui hurlaient des chansons paillardes. En les quittant, je me suis dit que j’étais bien content d’être écrivain. …/

/… J’ai revu François Hollande à deux reprises après son élection. A chaque fois, il a été souriant, voire chaleureux et m’a proposé un rendez-vous sans fixer le jour et l’heure. J’ai également entretenu une correspondance agréable avec un des ses conseillers. Je n’ai pas entrepris ces démarches pour me faire mousser ou pour obtenir un quelconque avantage. Je voulais faire avancer ma cause. La cause du peuple. Celle que François Hollande avait défendue dans son discours du Bourget. Un discours décisif où s’est jouée une partie de l’élection. C’était le 22 janvier 2012. Deux mois après ma note. Un copain m’avait envoyé le discours pour avis juste avant. J’étais devant ma télé.

– Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire qui est mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies. Désormais, il est possible en une fraction de seconde de déplacer des sommes d’argent vertigineuses, de menacer des Etats. Cette emprise est devenue un empire. Et la crise qui sévit depuis le 15 septembre 2008, loin de l’affaiblir, l’a encore renforcée. Face à cette finance, les promesses de régulation, les incantations du « plus jamais ça » sont restées lettre morte. Les G20 se sont succédés sans résultat tangible. En Europe, 16 sommets de la dernière chance ont été convoqués pour reporter au suivant la résolution définitive du problème. Les banques, sauvées par les Etats, mangent désormais la main qui les a nourries. Les agences de notation, décriées à juste raison pour n’avoir rien vu de la crise des subprimes, décident du sort des dettes souveraines des principaux pays, justifiant ainsi des plans de rigueur de plus en plus douloureux. Quant aux fonds spéculatifs, loin d’avoir disparu, ils sont encore les vecteurs de la déstabilisation qui nous vise. Ainsi, la finance s’est affranchie de toute règle, de toute morale, de tout contrôle. –

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Dix-huit mois se sont écoulés. François Hollande n’en a pas grand-chose à faire de la lutte contre la finance ou les paradis fiscaux. Sinon il s’y serait pris autrement. Il a cédé sur ce terrain, comme il a cédé face à Laskhmi Mittal à Florange. Son discours du Bourget était une promesse de campagne. L’affaire Cahuzac l’oblige à replonger dans ce défi lancé contre ce qui était une abstraction. En invectivant la finance, en ne nommant pas les banquiers ou leurs affidés, en ne s’attaquant jamais concrètement au problème des évasions de capitaux, François Hollande prend peu de risques. Il la joue petit bras. Le sujet l’ennuie, l’accable. Il n’est pas à l’aise avec ces questions, coincé comme il doit l’être entre la CGT et le CNPF, entre les prolos et les énarques, entre son aile gauche et son aile droite, entre les aspirations du peuple et les directives de Bruxelles, entre Merkel et Obama, entre le fantôme de Mitterrand et celui de Mendès, entre son ambition et son emploi du temps. François temporise, joue la montre. Il perd du temps, chute dans les sondages. Il fait de la politique. Il ne fait pas la politique. Les banquiers restent les plus forts.

(1) Dans sa série Titine, tous ses personnages ont des têtes de cochon. L’un de ses albums mettait en scène son héroïne dans un vernissage. On y voit une convive à fort accent allemand courtiser l’artiste. Econduit, ce personnage se met à vociférer. Dans la bulle afin d’appuyer l’accent germanique, une petite croix gammée. Il n’en faudra pas plus pour limoger Yan de l’Ecole des Beaux Arts où il était prof. Pour anti-sémitisme. Devant, l’incongruité de l’accusation, le motif de licenciement se transformera en « insuffisance professionnelle ». Yan sera viré pendant 18 mois jusqu’à la défaite aux municipales de 2008 de Jean Marie Rausch et l’arrivée de Dominique Gros.
(2) Dans un arrêt du 1er février 2011, après dix années et plus de soixante procédures, la Cour de Cassation indique que mon enquête est « sérieuse, de bonne foi et sert l’intérêt général ». Clearstream est définitivement déboutée de ses plaintes. Plus aucun de mes documentaires et livres sur le sujet ne peut être considéré comme diffamatoire.
(3) En Europe, trois multinationales se partagent le juteux et discret commerce de ces transactions financières. Elles sont la propriété des banques ou des Bourses. Elles sont en situation de monopoles. Swift et Euroclear ont leurs sièges à Bruxelles. Clearstream a son siège à Luxembourg. Ces deux dernières se partagent le marché mondial de ce que les anglais nomment « le clearing » qu’on peut traduire par le règlement et la livraison de produits financiers. Toutes les banques ont des comptes dans ces sociétés. Mais on y trouve aussi des sociétés off shore et des multinationales. Clearstream a déclaré en janvier 2011 : 11,4 trillions d’euros de valeurs enregistrées dans « ses coffre forts électroniques ». (…) En contrôlant leur gestion, en créant des « brigades de contrôle », on régule vraiment le capitalisme..
(4) André Lussi le PDG de Clearstream viré suite à mon enquête, a admis que sa banque était « la banque des banques », qu’ils étaient « les notaires du monde » et que chez eux « tout était tracé ». Il y a 107 pays représentés chez Clearstream dont 42 paradis fiscaux. Un système a été mis en place d’effacement de traces de transactions.On est face à l’édification d’une finance vraiment parallèle dont on peut pour la première fois cerner les contours.(…) La Cour de cassation, en me donnant raison a avalisé mon travail (arrêt de février 2011 qui fait jurisprudence).

On a pensé, Au Coin du Comptoir, que ça pouvait intéresser quelques clients de passage et que certains aimeraient en savoir plus en lisant  » Vue imprenable sur la folie du monde « 

À propos de poltechno

Avec l'âge on radote et on parle tout seul... Comme il n'y a plus de bistrot dans mon quartier je me suis créé un bout de comptoir virtuel sur le Net histoire de refaire le monde...

Publié le 16/01/2014, dans économie, politique, Société, et tagué , , , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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