Bonnets rouges, subventions agricoles et destruction de l’agriculture des pays du Sud


Il faut que l’on change les paroles des chansons de nos fins d’apéros Au Coin du Comptoir ! Bretons n’ont ♪♪♫ plus de  chapeaux ronds ♪♫♫ ,  ils ont des bonnets ♪♫♯♪ rouges ♪♪♫♫♯♪♫♪♯

Sans plaisanter, la colère des bretons nous a interpelés Au Coin du Comptoir. Nous qui sommes dans l’Est, de la région de Gandrange, Florange et autres désastres industriels, nous savons les sentiments qui bouleversent nos homologues de l’Ouest. Que se soit dans l’industrie agroalimentaire ou sidérurgique la fermeture des ateliers et les plans sociaux ont le même impact. Les salariés sacrifiés ressentent de la même façon l’horizon bouché de leur avenir et le sentiment d’abandon de leur territoire par la collectivité nationale et l’exploitation politicienne sans vergogne de leur malheur.

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L’écotaxe n’étant qu’un prétexte, alors que tout le monde a voté le truc en bloc, la Droite souffle sur les braises et prêche la révolte au mépris des lois de la République. Jean François Copé, opportuniste, pointe du doigt son ex-collègue à l’écologie Nathalie Kosciusko-Morizet d’une « …mesure aberrante ». Le bal des faux-culs est commencé, l’affaire ayant été concoctée par l’ancien gouvernement et finalisé par le nouveau, il n’y a que le Front National, jamais aux affaires, qui s’en tire les cuisses propres et une fois de plus en profite pour distiller ses théories fumeuses.

C’est assez rare pour être souligné, les chefs d’entreprise se sont joints aux revendications des salariés. Le Médef, la CGPME, du coté de la grogne ? Un peu comme si Laksmi Mittal se retrouvait au coté des sidérurgistes de Florange ! Du coup Au Coin du Comptoir nous nous sommes intéressés aux causes de cette crise de l’agro-alimentaire breton. Ras le bol fiscal ? Récupérations ? Manipulations ?

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C’est la fin des subventions européennes à l’exportation, en particulier du poulet, qui a mis le feu aux poudres stockées depuis très longtemps comme nous allons le montrer.

La Commission européenne a annoncé ce jeudi 18 juillet 2013 avoir décidé de supprimer les aides à l’exportation pour les poulets congelés bénéficiant surtout aux volaillers français, notamment aux groupes bretons Doux et Tilly-Sabco.
[ la France Agricole 18/07/2013]
L’affaire ne date pas d’hier, le problème des aides à l’exportation était sur la table depuis longtemps. Déjà en 2002 le Premier Ministre Canadien s’exprimait ainsi à la conférence monétaire internationale :
« Il est temps que les États-Unis et l’Europe réduisent les subventions à l’agriculture. À l’heure actuelle, ces subventions sont plus élevées que la totalité de ce que reçoivent les pays d’Afrique en aide au développement. Ces subsides font baisser les prix et ferment effectivement la porte aux producteurs des pays en développement. » L’homme qui lançait ce cri d’alarme, en juin 2002, dans le cadre de la Conférence monétaire internationale, n’est autre que le Premier ministre canadien, Jean Chrétien. [RFI Magazine 2003]

En effet, à l’origine, la mise en place des subventions était une incitation économique qui visait à assurer l’autosuffisance alimentaire d’une Europe dévastée par deux guerres mondiales. Cette politique a bien fonctionné et a installé, tout particulièrement en France, une agriculture productiviste. Cette agriculture devenue excédentaire est devenue une industrie encadrée par des industriels et la FNSEA. Dans les mains des financiers et des plus gros propriétaires, cette industrie a fait payer à l’Europe l’exportation de ses excédents et une partie des rémunérations des agriculteurs.  Se moquant comme de leur dernière chemise des conséquences pour les pays du Sud, comme celles d’aujourd’hui chez leurs salariés bretons et leurs producteurs locaux, ces subventions permettent aux producteurs occidentaux de vendre leur produit à un prix très compétitif, faussant ainsi la donne vis-à-vis de leurs homologues des pays moins riches qui, ne bénéficient pas, eux, de subventions gouvernementales.

Pour les pays en développement ce fut une catastrophe générale

« …/En Europe, où la Politique Agricole Commune (PAC) a été en 2010 la deuxième dépense d’intervention de l’Union européenne (56 milliards d’euros, soit un peu plus de 81 milliards de dollars), après la cohésion sociale. Mise en place dans les années 60 afin d’augmenter la production alimentaire dans une Europe dévastée par des années de guerre et garantir l’autosuffisance alimentaire de la Communauté européenne, la PAC représente près de 40% du budget communautaire. Et jusqu’au 31 décembre 2007, elle représentait le premier poste du budget européen (jusqu’à 70 % du budget en 1984 contre 43% en 2008). La France et l’Allemagne sont à titre indicatif les deux pays européens qui bénéficient le plus de ces subventions aux agriculteurs. /… »   [Afrique Expansion avril 2011 ]
MINOLTA DIGITAL CAMERALes produits subventionnés par l’Union européenne (bœuf, volaille, sucre, coton, aubergine…, la liste est longue) et déversés sur les marchés africains à des prix artificiellement bas, déséquilibrent les filières agricoles déjà sous-structurées et peu productives. Ils ruinent surtout les paysans de la région et les efforts de développement.
L’UE est consciente du problème, mais ne semble pas prête à le résoudre. En valeur actuelle, les subventions à l’agriculture par les États-Unis et l’Union européenne se chiffrent à 350 milliards de dollars. C’est 7 fois plus que les 50 milliards affectés à  l’aide au développement que reçoivent les pays d’Afrique. A elle seule, l’Union européenne représente 2/3 de ces subventions à l’exportation, qui «cassent les prix et ferment définitivement la porte aux producteurs africains», peste l’économiste français Philippe Chalmin. «Le Canada est l’un des rares pays du G7 à avoir arrêté toute forme de subvention agricole aux produits exportés», renchérit le Ghanéen Jones Monty, directeur exécutif du forum pour la recherche agricole en Afrique. [ Forum sur la sécurité alimentaire 2012 ]

Ces  financiers, managers, dirigeants, syndicats avaient connaissance des problèmes posés par ce dumping et des dégâts que ce mode de fonctionnement faisait peser sur leurs collègues du Sud. Depuis 2003 des alertes internationales, des rapports, des constats sur place, montraient qu’il ne pourrait durer éternellement sinon qu’à détruire l’agriculture des pays en développement.

Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre, la filière avicole est menacée par l’invasion de poulets et résidus de volailles congelés en provenance de l’Union européenne et vendus à bas prix. C’est le cas au Bénin etpoulet_bi au Togo, mais aussi au Cameroun, où des centaines de producteurs qui avaient massivement investi dans cette filière se sont trouvés ruinés. « Comment voulez-vous que la ménagère m’achète un poulet à 1 800 FCFA pièce [2,75 €]  quand elle peut se procurer du congelé à 900 FCFA le kg ?   (1,35€) », interroge un de ces éleveurs.
Le blé et la farine bénéficient également d’un puissant soutien financier de Bruxelles, afin d’écouler les excédents. Conséquence : les céréales produites localement (blé, mil et sorgho) sont durement concurrencées. En Afrique, le pain de blé est devenu un «aliment de base». La preuve ? Certaines années, les importations de blé et produits dérivés représentent jusqu’à 60 % des importations éthiopiennes en provenance d’Europe. Un pays comme le Kenya a quintuplé ses importations de blé en moins de vingt ans.
Autres denrées subventionnées : le coton et le sucre. Plusieurs pays africains producteurs de coton menacent de saisir l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à propos des subsides dont bénéficient leurs concurrents européens. La crise est telle que dans de nombreux pays, dont le Mali, le Bénin et le Burkina Faso, les paysans refusent de poursuivre l’exploitation, préférant se reconvertir dans des cultures plus rémunératrices. Conséquence : toute la filière se désorganise.
[RFI – Développement 2003]

Les difficultés du groupe Doux

Depuis la création de son premier abattoir en Bretagne, en 1955, le groupe fondé par Pierre Doux a connu une forte croissance notamment en rachetant en 1991 la marque Père Dodu au groupe Guyomarch et en s’implantant au Brésil en 1998. Le Groupe Doux est détenu à 80 % par la famille Doux et son Président est actuellement Charles Doux. Selon le classement Challenges, la famille Doux est classée 146ème fortune de France avec plus de 300 millions d’euros.

Au premier semestre 2010, le chiffre d’affaires du Groupe s’est établi à 642,4 millions d’euros (M€) contre 626,4 M€ sur la même période en 2009, soit une progression de +2,5 %. Le nombre de têtes abattues a progressé de 4 %, à 252,8 millions. La progression du chiffre d’affaires du Groupe Doux au cours du premier semestre 2010 est notamment portée par le Grand Export et le marché domestique brésilien. Le groupe est le premier bénéficiaire en France des aides à l’exportation de l’Union européenne décidées dans le cadre de la PAC à hauteur de 200 à 300 euros la tonne de volaille exportée (ce qui a représenté 63 millions d’aides publiques d’octobre 2007 à octobre 2008). Le Groupe Doux emploie près de 9 800 personnes (6000 salariés au Brésil, 3800 en Europe), et travaille avec plus de 800 éleveurs en filière intégrée. Il dispose de 22 sites de production en France et au Brésil dont 16 abattoirs, de découpe et d’expédition, 4 sites de transformation en produits élaborés, 11 couvoirs et 9 usines agro-alimentaires. [wikipédia]

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Le groupe tenait entre ses mains toute une filière où les bonnets rouges, les éleveurs et salariés du groupe ne pouvaient que subir les décisions de la multinationale.

En rachetant en 1998, le groupe brésilien FRANGOSUL, leader de la volaille en Amérique du sud, les dirigeants de DOUX, se lançaient dans une stratégie globale de délocalisation. Leur décision mettait sur la paille un nombre considérable d’éleveurs et de salariés. Depuis, DOUX a accumulé les revers de l’autre côté de l’Atlantique et devrait finalement être racheté par le géant de la viande brésilien JSB.
doux-vvLe groupe DOUX a néanmoins reçu entre octobre 2010 et octobre 2011 près de 55 millions de subventions européennes pour l’épauler dans sa quête de marchés mondiaux. DOUX arrive une nouvelle fois en tête des bénéficiaires des aides des contribuables. Pour rappel, l’ensemble des agriculteurs de la région Bretagne se sont partagé une enveloppe de 600 millions d’euros.
Pour la 17ième année consécutive, depuis les accords de Marrakech, l’ogre de Chateaulin Charles Doux, puise légalement, avec la complicité des gouvernements successifs et de la commission européenne 10% de l’enveloppe PAC destinée à la Bretagne, en toute impunité.
Avec ces aides il a asphyxié économiquement des milliers d’éleveurs et de salariés ici, fermé des abattoirs et délocalisé au Brésil. Ses exportations couteuses ont ruiné des milliers de familles paysannes dans des dizaines de pays du sud. Bilan 430 millions de dettes et l’état une nouvelle fois au pied du mur. Jusqu’où ce holdup va-t-il continuer ?
En pleine discussion sur la réforme de la Politique Agricole Commune, je suis consterné par le gaspillage insensé de l’argent public qui a soutenu à bout de bras depuis quarante ans une agro-industrie destructrice d’emploi, polluante et économiquement inefficace et qui continue année après année comme si de rien n’était.
[ Communication de José Bové en déplacement en Bretagne le 17 mai 2012]

Où sont donc passés ces dirigeants pour qui, comme ajoute José Bové, «  le seul avantage comparatif d’entreprises comme DOUX c’est la capacité de leurs dirigeants à capter les subventions publiques.  »  ?

Poussant en avant les victimes, les bonnets rouges, amalgamant la fiscalité l’écotaxe et la crise qu’ils ont eux même créée, ils espèrent que le gouvernement pourra convaincre Bruxelles de renouveler les subventions européennes. Ils seront toujours gagnants, peu importe la réponse européenne. Que Bruxelles, qui a soutenu à bout de bras depuis quarante ans une agro-industrie destructrice d’emplois, polluante et économiquement inefficace, refuse de prolonger ces aides, le gouvernement actuel et les institutions européennes porteront la responsabilité de la crise et des malheurs des bretons pour la plus grande joie des anti-européens du Front National.  Que la Commission accepte et ils pourront continuer à faire leurs profits sur le dos des bretons, comme monsieur Mittal l’a fait avec les lorrains.

Caché derrière les Bonnets Rouges, ils se débarrassent ainsi de façon habile, de leurs responsabilités dans cette affaire sous les applaudissements de l’opinion publique ignorante des vrais problèmes….

À propos de poltechno

Avec l'âge on radote et on parle tout seul... Comme il n'y a plus de bistrot dans mon quartier je me suis créé un bout de comptoir virtuel sur le Net histoire de refaire le monde...

Publié le 12/11/2013, dans économie, Société, et tagué , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 2 Commentaires.

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