Comment supprimer l’Etat ? Ou le rêve anarchiste des néo-libéraux


Comme le lien direct vers cet article de l’économiste Frédéric Lordon n’était pas très évident à faire, je me suis permis d’en faire ici la copie intégrale. Je pense qu’il ne m’en voudra pas !

Nous avons vu avec cette crise économique qui dure et perdure que les gouvernements sont impuissants non seulement à la résoudre, mais de plus, qu’ils sont maintenant mis en cause par le système financier qu’ils viennent de sauver de la faillite !!

Lisez cet article, ancien déjà, de Frédéric Lordon et vous comprendrez mieux pourquoi les gouvernements sont de plus en plus faibles et pourquoi la disparition de l’État est un but en soi pour ces anarchistes néo-libéraux…

Invasion de la charité privée
Le Monde Diplomatique, avril 2006
Frédéric Lordon

Une annonce récente parmi tant d’autres : la restauration de la première partie de la
galerie des Glaces à Versailles est achevée. On la doit à la générosité de l’entreprise de
travaux publics Vinci. Son directeur de la communication explique à France 21 que
l’entreprise est fière d’avoir « offert » à la nation l’entretien de son patrimoine. Rien de plus n’est dit mais tout le monde comprend : l’Etat est au choix démissionnaire ou financièrement incapable, les entreprises sont citoyennes, au surplus elles ont les moyens, les capitalistes ne sont pas émus que par les dividendes – par la culture aussi.
Il y a plusieurs manières de considérer cette tendance munificente du capital, certes
pas tout à fait neuve, mais d’ampleur croissante. On peut y voir les compétitions de
philanthropie ostentatoire ou les manoeuvres de légitimation de fortunes faites dans des conditions plus ou moins avouables2. Mais ces opérations, quoique encore ponctuelles en France, dessinent en fait un horizon beaucoup plus général, une nouvelle frontière libérale dont la cohérence s’annonce autrement radicale que tout ce que le libéralisme a pu montrer jusqu’à présent. Comme toujours, il suffit de tourner le regard vers l’autre côté de l’Atlantique pour en avoir une préfiguration déjà parlante, à ceci près que, même là-bas, le modèle en est encore au seul stade de la pratique, et qu’il lui faudra probablement le passage à l’étape « doctrinale » pour lui donner l’impulsion décisive vers sa réalisation complète. Or il est possible qu’il y ait avantage à devancer les doctrinaires libéraux dans leur effort même. Dire avant eux ce qu’ils ne tarderont de toute façon pas à dire eux-mêmes est moins leur prêter assistance que désamorcer par anticipation l’effet de surprise intellectuelle.

Les chaires d’université portent le nom des industriels qui les financent, la banque
d’affaire sponsorise les expositions, des fortunes privées soutiennent la recherche médicale… Il faut saisir la cohérence d’ensemble que dessine de manière pointilliste cette multiplicité d’initiatives séparées : tous les domaines de l’action publique sont potentiellement candidats à l’envahissement par la charité privée. Mais alors, s’il en est ainsi, quelle raison d’être reste-t-il à l’Etat ? Poser la question sur fond de ce paysage charitable généralisé, c’est y répondre. C’est bien ce que diront – et ce que disent déjà – les libéraux : l’Etat n’est plus seulement importun et inefficace, il est inutile.
C’est ici que commencera l’effort doctrinal, avec pour projet d’appeler à penser l’ordre
politique de l’action collective sur le même modèle que l’ordre économique du marché, à savoir comme ordre décentralisé. La défaite historique du socialisme a favorisé l’idée qu’une économie ne saurait être organisée depuis un centre unique. La force du marché, répète de longue date le dogme néoclassique, consiste à ne requérir aucune instance de coordination centrale et à laisser les agents à leurs seules décisions privées, sans pour autant qu’il en résulte aucun chaos : le mécanisme impersonnel des prix se charge d’ajuster ces myriades d’offres et de demandes individuelles. La multiplicité des constructions sociales qui coordonnent de fait les agents économiques – le droit, la monnaie, les règlements,… l’Etat ! – et sans lesquelles le capitalisme ne saurait fonctionner, n’empêche pas un instant les libéraux de croire au marché comme horloge autorégulée, pure collection d’individus promis à l’harmonie marchande spontanée pourvu que personne ne se mêle « d’en haut » de leurs petites affaires.

Mais puisque l’ordre décentralisé a fait ses preuves dans le domaine économique sous
la figure du « marché », disent déjà certains, pourquoi ne pas en finir avec l’Etat, « centre » nécessairement importun dans une philosophie sociale qui ne veut connaître que les individus séparés et leurs libres interactions ? Pourquoi la vie collective devrait-elle être organisée par un pouvoir central, les transferts financiers passer par un impôt autoritaire et spoliateur ? Le Gosplan a échoué comme opérateur économique ; l’Etat n’est-il pas en train d’échouer comme opérateur politique, et sa « faillite » financière ne l’atteste-t-elle pas déjà ?

Mais, au fait, une fois l’Etat disparu, et l’ordre politique pareil au marché, quel motif
convaincra les agents privés de s’engager dans le financement des besoins collectifs ? La réponse américaine est déjà prête : c’est la morale. A l’unicité totalitaire du circuit financier de l’Etat fiscal se substituera la prolifération des transferts caritatifs privés, chacun étant bien mieux placé que la puissance publique pour savoir à qui et à quelle cause il entend donner, comme il était mieux placé pour savoir ce qu’il voulait offrir et demander sur le marché. Ce que faisait faire de mauvais gré la coercition de l’impôt, le libre élan charitable le prendra désormais en charge.
Qui peut assurer, dans cette nouvelle configuration, que sera satisfaite la variété des
besoins collectifs ? La doctrine libérale répondra que les choix de donation sont souvent le reflet d’une sensibilité particulière du donateur, contractée à l’occasion d’une expérience personnelle : ceux qui ont eu à souffrir des accidents de la route donnent à la prévention routière, de telle maladie à la recherche médicale spécialisée, etc. C’est donc, poursuivra la doctrine, la diversité des expériences, qui garantira l’harmonieuse répartition de l’effort charitable global. L’impulsion générale de la morale, supposée uniformément partagée, et la « variété naturelle des sensibilités » joueront donc ensemble dans l’ordre politique décentralisé le même rôle d’harmonisation spontanée que le système des prix dans l’ordre du marché. Mais la « variété des sensibilités » de qui, au juste ? Des donateurs potentiels significatifs – les plus fortunés. Diversité assez restreinte à vrai dire, celle d’un isolat social qui saura sans doute s’émouvoir pour la haute culture ou déplorer les ravages des mines antipersonnel, mais qui, passée « naturellement » et sans problème, c’est-à-dire sans
problématisation, par les grandes universités, pensera peut-être plus difficilement au
financement des écoles de quartier, pour ne rien dire de l’assistance aux chômeurs –
responsables de leur sort.

Il ne faut pas s’y tromper : remettre ainsi aux agents privés le soin de se faire les
opérateurs de l’action collective est autrement plus radical qu’une simple stratégie de
privatisations et de concessions de services publics. C’est une extinction pure et simple de l’idée d’action publique, et peut-être même de la catégorie du politique, entièrement dissoute dans la morale du transfert charitable. De ce point de vue, il y a là une fracture dans l’unité du projet moderne entendu comme visée simultanée de l’autonomie individuelle et de l’autonomie collective. Si la dynamique historique de la modernité a porté un idéal d’émancipation des individus des liens de la tradition et des assignations coutumières, elle a également formulé le projet d’une maîtrise par les hommes de leur destinée collective, laquelle suppose alors un lieu central de la délibération politique. Or l’idée d’un ordre politique décentralisé en est la négation même, et la collectivité n’y existe plus que sous la forme inférieure de l’agrégation. Le destin « collectif » n’est plus ni désiré ni discuté par personne. Nul n’a voulu le résultat d’ensemble, nul ne l’a forcé. C’est bien de cette inintentionnalité que se félicitent les apôtres du marché pur et parfait, sans voir que son extension à l’ordre politique détruirait ipso facto l’idée moderne du gouvernement, non pas des hommes, mais du corps politique par lui-même. Après une alliance efficace de plusieurs siècles, la pensée économique individualiste du marché évincerait la philosophie politique des Lumières, avec laquelle elle aura eu un long compagnonnage, mais qui a fini par lui faire obstacle à force de s’accrocher ainsi à l’idée de l’autodétermination collective – le marché,
lui, a horreur du collectif et ne veut voir que des individus.

Tout se tient : l’évanouissement du politique comme pratique collective, supposant par
construction un degré minimal de centralisation, abandonne le terrain à la morale individuelle, seule forme de régulation sociale tolérée par le libéralisme. Des lois pour personne, de l’éthique pour tout le monde ! On peut sans doute mesurer les progrès du libéralisme à ceux du moralisme généralisé, substitué sur des échelles de plus en plus larges à l’action de l’ État  social réputé totalitaire, même si, par un paradoxe typique du libéralisme, seul l’ État policier-carcéral échappe à ce glissement de terrain et n’a aucune inquiétude à se faire ; le noyau dur résistant de l’ État, une fois tout le reste enlevé, ce sera lui : s’il est une chose que les plus riches continueront d’accepter de financer de leurs impôts, ce sera le maintien de leur ordre. Pour le reste la morale fera l’affaire. Faire de la politique publique un moralisme ploutocratique, et prononcer ainsi la dissolution définitive de l’ État social, voilà peut-être la nouvelle – l’ultime – frontière libérale.

À propos de poltechno

Avec l'âge on radote et on parle tout seul... Comme il n'y a plus de bistrot dans mon quartier je me suis créé un bout de comptoir virtuel sur le Net histoire de refaire le monde...

Publié le 15/08/2011, dans économie, politique, Société, Uncategorized, et tagué , , , , , , . Bookmarquez ce permalien. 3 Commentaires.

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